Chapitre 3 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 2. Lire une frise
Ce qu'une frise chronologique montre, ce qu'elle cache, comment on en fabrique une, et pourquoi une frise écrite vaut une frise dessinée.
Une ligne qui porte deux informations
Toute frise chronologique porte exactement deux informations, et il faut les distinguer pour la lire correctement. La première est l'ORDRE : ce qui est écrit à gauche est arrivé avant ce qui est écrit à droite. La seconde est la DISTANCE : plus deux repères sont éloignés sur la ligne, plus il s'est écoulé de temps entre eux. Une frise qui ne respecterait que la première serait une simple liste ; c'est la seconde qui en fait une frise.
Le programme officiel français demande de savoir « situer sur une frise chronologique les grandes périodes étudiées », la fin de la phrase nommant des niveaux scolaires que ce livre ne reprend pas ici. Situer, c'est faire les deux gestes ensemble : placer un fait après un autre, et le placer à la bonne distance. Le second geste est celui qu'on rate, parce qu'il exige de comparer des durées et non des dates.
Ce chapitre décompose les deux gestes, donne la façon de fabriquer une frise à partir d'une liste de dates, et nomme les quatre erreurs de lecture qui reviennent le plus souvent. Il explique aussi pourquoi les frises de ce livre sont des tableaux, et pourquoi ce n'est pas une version dégradée d'une frise dessinée.
Le vocabulaire de la frise
Cinq mots suffisent à décrire n'importe quelle frise. Ils reviennent dans tous les chapitres de période.
- Un repère
- Un fait daté que l'on place sur la ligne. Un repère n'est pas forcément un événement important : c'est un fait dont la date est connue et qui sert à se situer, comme une borne au bord d'une route.
- Une borne
- Un repère qui sert à séparer deux périodes. Toute borne est un repère, mais l'inverse est faux. Une borne est toujours un choix : quelqu'un a décidé que ce fait-là marquait un changement.
- L'échelle
- Le rapport entre une distance sur la ligne et une durée réelle. Sur une frise à l'échelle, un centimètre vaut toujours le même nombre d'années, du début à la fin de la ligne.
- Une rupture d'échelle
- Un endroit où l'échelle change volontairement, pour faire tenir sur la même ligne une période très longue et une période très courte. Elle doit être signalée, sinon la frise ment sur les durées.
- Une période
- L'intervalle compris entre deux bornes. Une période a une durée, un nom, et des caractères que l'on juge communs à tout ce qu'elle contient. Ce dernier point est celui qui se discute.
Le problème de l'échelle, et il est réel
Une frise honnête de l'histoire humaine est presque impossible à dessiner sur une page. La raison est arithmétique. Si l'on prend comme point de départ les traces les plus anciennes de notre espèce, il s'est écoulé de l'ordre de trois cent mille années. Les cinq mille cinq cents dernières années, celles où l'on dispose de textes écrits, en représentent moins de deux pour cent.
Sur une ligne de vingt centimètres tracée à l'échelle, toute l'histoire écrite tiendrait donc dans les quatre derniers millimètres. Tout ce que ce livre appelle Antiquité, Moyen Âge, Temps modernes et époque contemporaine y serait indiscernable. La frise serait juste, et elle ne servirait à rien.
Les frises que l'on rencontre partout résolvent le problème en cassant l'échelle : la Préhistoire y occupe un segment court, et les quatre autres périodes s'étalent. C'est une décision légitime, à une condition, qui est presque toujours oubliée : il faut le DIRE. Une frise à échelle rompue qui ne signale pas sa rupture apprend au lecteur une chose fausse, à savoir que la Préhistoire est une période brève.
Ce livre fait le choix inverse et il l'assume. Ses frises sont des tableaux, et un tableau ne prétend à aucune échelle : il donne l'ordre et il donne les durées en clair, dans une colonne. Le lecteur qui veut se représenter la proportion trouve le chiffre écrit, au lieu de le déduire d'une distance dont il ne sait pas si elle est fidèle.
| Type de frise | Ce qu'elle rend visible | Ce qu'elle fausse |
|---|---|---|
| Frise à échelle constante | Les proportions réelles entre les durées | Les périodes courtes deviennent illisibles, parfois invisibles |
| Frise à échelle rompue | Le détail des périodes récentes | Les proportions : la Préhistoire paraît courte alors qu'elle est immense |
| Frise en tableau, avec colonne de durée | L'ordre, les bornes, et la durée écrite en clair | L'impression visuelle immédiate de la proportion |
| Frise en liste ordonnée | L'ordre et le nombre total d'étapes | Toute idée de durée, qui doit alors être écrite dans chaque entrée |
Ce qu'une frise montre, ce qu'elle cache
Ce qu'elle montre bien
- L'ordre des faits : ce qui vient avant, ce qui vient après.
- Le voisinage : deux faits proches sur la ligne sont proches dans le temps.
- Les bornes retenues, et donc le découpage choisi par celui qui l'a faite.
- Le vide : une portion de ligne sans aucun repère se voit immédiatement.
- La simultanéité, si la frise porte plusieurs lignes parallèles.
Ce qu'elle cache toujours
- La cause : deux faits voisins sur la ligne n'ont pas forcément de rapport entre eux.
- La durée d'installation : un changement noté à une date a souvent mis un siècle à se répandre.
- L'espace : une frise de l'Europe ne dit rien de ce qui se passe ailleurs au même moment.
- L'incertitude : une date approximative et une date certaine occupent le même point.
- Les gens : une frise porte des faits, jamais la vie de ceux qui les ont traversés.
Le vide d'une frise est le piège le plus efficace, parce qu'il ne se voit pas comme une erreur. Une portion de ligne sans repère n'est presque jamais une portion sans histoire : c'est une portion sans source, ou une portion que celui qui a fait la frise n'a pas voulu traiter. Devant un blanc sur une frise, la question juste n'est pas « que s'est-il passé », c'est « pourquoi n'y a-t-il rien d'écrit ici ».
Fabriquer une frise à partir d'une liste de dates
Cinq gestes, dans cet ordre. Ils valent pour une frise dessinée comme pour une frise écrite en tableau.
- Décidez ce que la frise doit répondre
Une frise qui veut tout montrer ne montre rien. Écrivez d'abord la question en une phrase : « quand ces cinq périodes commencent et finissent », ou « dans quel ordre ces trois inventions arrivent ». Tout ce qui ne sert pas cette question sort de la frise. - Rangez les repères du plus ancien au plus récent
Attention aux dates d'avant notre ère : plus le nombre est grand, plus la date est ancienne. L'année 3300 avant notre ère vient avant l'année 800 avant notre ère. C'est l'erreur la plus fréquente de cette étape, et elle inverse toute la frise. - Calculez les durées entre les repères
Écrivez, entre chaque paire de repères voisins, le nombre d'années qui les sépare. Si un intervalle traverse le point de départ du comptage, retranchez une année, puisqu'il n'existe pas d'année zéro. - Choisissez votre échelle, et écrivez-la
Soit vous gardez une échelle constante et vous acceptez que les périodes courtes se tassent. Soit vous la rompez, et vous inscrivez la rupture sur la frise elle-même. Une troisième voie existe : ne pas dessiner d'échelle du tout, et donner les durées dans une colonne. - Relisez en cherchant ce qui manque
Reprenez la frise finie et demandez, pour chaque grand blanc, s'il correspond à un manque de sources ou à un manque de travail. Puis vérifiez que chaque repère porte l'endroit d'où sa date vient. Un repère sans source est une décoration.
Pourquoi une frise écrite n'est pas une frise au rabais
Une frise dessinée transmet son information par la position : la place d'un point sur la ligne EST la donnée. Cela fonctionne pour qui la regarde. Cela ne fonctionne pas pour qui l'écoute, parce qu'un logiciel de lecture à voix haute restitue une page ligne à ligne, et qu'une ligne à ligne n'a pas de surface. La position se perd, et avec elle toute l'information.
L'organisme qui écrit les normes du web, dans sa documentation sur les images complexes, décrit ce qu'il faut fournir à côté d'un graphique : une description courte pour l'identifier, et une description longue qui restitue l'information essentielle. Il donne ensuite la forme que prend cette description longue, et elle mérite d'être retenue. Le document est rédigé en anglais ; traduite, sa formule dit que la description longue se présente sous forme de titres, de texte et d'un tableau.
Autrement dit, la forme que ce livre emploie n'est pas un pis-aller : c'est celle que cet organisme donne en exemple pour restituer un graphique. Le document cité est un tutoriel et non un texte normatif, et il faut le dire ; mais c'est bien lui que suivent ceux qui rendent une figure accessible. Un livre qui écrit directement ses frises en titres, en texte et en tableaux produit d'emblée le contenu que la version dessinée aurait dû fournir en plus d'elle-même.
Un tableau large pose une question pratique : sur un téléphone, il ne tient pas dans la largeur de l'écran. La règle d'accessibilité qui interdit de faire défiler une page dans les deux sens EXEMPTE nommément les tableaux de données, à condition que le tableau défile dans sa propre zone plutôt que d'emporter la page entière avec lui. C'est ce que fait ce livre : la page ne se déplace jamais latéralement, le tableau seul le fait, et il reste atteignable au clavier.
Il y a un prix, et il est honnête de le dire. Un tableau ne donne pas l'impression immédiate de proportion qu'un dessin donne d'un coup d'œil. Ce livre compense en écrivant les durées en clair et en les répétant : la proportion se lit alors au lieu de se sentir. Un lecteur qui veut le coup d'œil peut fabriquer sa propre frise à partir des tableaux, et la procédure ci-dessus est faite pour cela.
Les quatre erreurs de lecture les plus fréquentes
Prendre une borne pour un événement
L'année 476 ne contient pas la fin du monde antique. C'est une date choisie longtemps après coup pour marquer un changement qui s'est étalé sur des siècles. Une borne est un signal de rangement, pas un fait vécu par les gens de l'époque.
Lire les durées d'après les distances
Sur presque toutes les frises publiées, l'échelle est rompue sans que ce soit écrit. Avant de comparer deux périodes d'après leur longueur sur la ligne, il faut vérifier si l'échelle est constante. Dans le doute, on compare les nombres d'années.
Inverser les dates d'avant notre ère
Un lecteur habitué aux nombres qui augmentent avec le temps place spontanément 3300 après 800. C'est faux : avant le point de départ, le comptage descend. Le remède est de toujours écrire le sens de lecture en tête de la frise.
Croire qu'un blanc est un calme
Les portions de frise sans repère sont les portions les moins documentées, pas les plus tranquilles. Une frise du premier millénaire de notre ère paraît vide en Europe du Nord, alors que des gens y vivaient, y travaillaient et y mouraient comme ailleurs. Ce que le blanc mesure est la documentation dont nous disposons, jamais l'activité de ceux qui ont vécu là.
| Date | Le fait | Depuis le repère précédent |
|---|---|---|
| 525, puis 532 | L'ère chrétienne est proposée par le moine Denys le Petit, puis son usage est introduit | Repère de départ de cette frise |
| 1582 | Réforme grégorienne : dix jours supprimés, nouvelle règle des années séculaires | Environ 1 050 ans |
| 1752 | La Grande-Bretagne applique la réforme : le 14 septembre succède au 2 septembre | 170 ans |
| 1900 | Année séculaire non bissextile, en application de la règle grégorienne | 148 ans |
| 2000 | Année séculaire bissextile, puisque son millésime est multiple de 400 | 100 ans |
Ce que cette frise de démonstration montre
Cette petite frise est volontairement construite sur un sujet déjà traité au chapitre précédent, pour que le lecteur puisse vérifier chaque ligne sans rien apprendre de neuf. Elle illustre trois choses à la fois.
D'abord, la colonne de durée fait apparaître ce qu'une ligne dessinée aurait caché : le premier intervalle vaut environ mille cinquante ans, le dernier en vaut cent. Une frise dessinée à échelle constante aurait écrasé les quatre derniers repères l'un sur l'autre. Ensuite, le premier repère porte deux années au lieu d'une, parce que la proposition et son adoption sont séparées de sept ans. Un changement tient rarement dans une seule date, et une frise honnête laisse voir cet écart au lieu de choisir arbitrairement l'une des deux.
Enfin, deux des cinq repères ne sont pas des événements mais des non-événements : 1900 et 2000 sont des années où une règle s'est appliquée, sans que personne ne l'ait remarqué en la vivant. Une frise peut porter des repères de ce genre, et ils sont souvent les plus instructifs.