Chapitre 4 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 3. Les cinq grandes périodes
Le découpage en cinq périodes, les dates qui les séparent, la raison de chaque borne, et ce que cette convention range bien ou mal.
Un rangement, et il porte un nom
Cinq grandes périodes se partagent le passé dans les livres publiés en France : la Préhistoire, l'Antiquité, le Moyen Âge, les Temps modernes et l'époque contemporaine. C'est celui que l'enseignement public français emploie : le programme d'histoire publié en 2026 le reprend dans ses repères. Il n'est pour autant ni ancien ni naturel : personne, au Moyen Âge, ne savait qu'il vivait au Moyen Âge, et le nom même de cette période désigne un âge DU MILIEU, entre deux autres. Un tel nom ne peut pas avoir été donné par ceux qui l'ont porté.
Ce point mérite d'être posé avant toute chose, parce qu'il change la façon de lire tout le reste. Une période n'est pas un objet que l'on découvre, c'est un rangement que l'on décide. Le programme officiel d'histoire de l'enseignement français, publié en 2026, le compte lui-même parmi les choses à savoir : « Le découpage du temps historique est le produit de convention et est sujet à débats. »
Une convention n'est pas pour autant une fantaisie. Celle-ci sert : elle donne un vocabulaire commun, elle permet de ranger une bibliothèque, elle évite de recommencer le débat à chaque phrase. Ce chapitre la donne entière, avec ses bornes, la raison de chaque borne, et la liste de ce qu'elle range mal. Un outil dont on connaît les défauts se manie mieux qu'un outil qu'on croit parfait.
| Période | Elle commence à | Elle finit à | Durée approximative |
|---|---|---|---|
| La Préhistoire | L'apparition des premiers humains | L'apparition de l'écriture, au IVe millénaire avant notre ère | Plusieurs centaines de milliers d'années |
| L'Antiquité | L'apparition de l'écriture, au IVe millénaire avant notre ère | 395 ou 476 de notre ère, selon la borne retenue | Environ 3 800 ans |
| Le Moyen Âge | 395 ou 476 de notre ère | 1453 ou 1492, selon la borne retenue | Environ 1 000 ans |
| Les Temps modernes | 1453 ou 1492 | 1789 ou 1815, selon la borne retenue | Environ 320 ans |
| L'époque contemporaine | 1789 ou 1815 | Elle n'est pas fermée : elle va jusqu'à aujourd'hui | Plus de 200 ans, et elle s'allonge |
Trois des quatre bornes de ce tableau sont doubles, et ce n'est pas une hésitation de l'ODERSA. Seule celle qui ouvre l'Antiquité porte une date unique. Le programme officiel français lui-même écrit ses repères de périodisation sous cette forme : « 1453/1492 : fin du Moyen Âge/début des Temps modernes » et « 1789/1815 : fin des Temps modernes / début de l'époque contemporaine (jusqu'à aujourd'hui) ». Deux dates séparées par une barre veulent dire : la coupure n'est pas un instant, c'est un intervalle, et les auteurs ne s'accordent pas sur laquelle des deux dates la représente le mieux.
Ce que chaque borne désigne
Une borne n'est pas choisie au hasard. Elle désigne un fait daté, dont on estime qu'il représente un changement plus large. Le fait est précis, le changement ne l'est pas : c'est de cet écart que naissent tous les désaccords sur la périodisation.
La borne entre la Préhistoire et l'Antiquité est l'apparition de l'écriture. Le programme officiel la place au IVe millénaire avant notre ère et l'écrit ainsi : « début de l'Antiquité avec la naissance de l'écriture ». La Bibliothèque nationale de France date l'invention de l'écriture cunéiforme « au cours de la seconde moitié du 4e millénaire, entre 3500 et 3300 avant notre ère », en Basse-Mésopotamie, et lie cette invention à une cause précise : « la complexité du nouvel ordre social, liée au développement du phénomène urbain, a entraîné l'invention d'un outil de communication nouveau : l'écriture. »
La borne entre l'Antiquité et le Moyen Âge retient deux dates : 395 et 476. La première est celle du partage de l'Empire romain entre une partie d'Orient et une partie d'Occident ; la seconde celle de la déposition du dernier empereur d'Occident. Le programme officiel retient les deux et les écrit ensemble.
La borne entre le Moyen Âge et les Temps modernes retient 1453 et 1492. La première est la prise de Constantinople ; la Bibliothèque nationale de France conserve un manuscrit de la seconde moitié du quinzième siècle qui en porte le récit, établi d'après la relation d'un certain Jacques Tedaldi, et elle l'a numérisé. La seconde est le premier voyage de Christophe Colomb vers l'Amérique ; des extraits de son journal de bord se lisent encore, publiés en ligne par la Bibliothèque nationale de France, et la même année voit la fabrication du plus ancien globe terrestre connu, celui de Martin Behaim.
La borne entre les Temps modernes et l'époque contemporaine retient 1789 et 1815. La première est celle de la Révolution française, et notamment de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789, dont l'article premier énonce : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. » La seconde ferme la période des guerres qui suivent, et marque le moment où les États d'Europe redessinent leurs frontières.
| Dates retenues | Le fait désigné | Ce qu'on lui reproche |
|---|---|---|
| IVe millénaire avant notre ère | L'apparition de l'écriture en Mésopotamie | L'écriture n'apparaît pas partout au même moment : des sociétés entières restent sans écriture pendant des millénaires, et on les range alors dans la Préhistoire alors qu'elles sont contemporaines de peuples qui écrivent |
| 395 ou 476 | Le partage de l'Empire romain, puis la déposition du dernier empereur d'Occident | Rien ne change pour un paysan de Gaule le lendemain de 476, et l'Empire d'Orient, lui, continue encore mille ans |
| 1453 ou 1492 | La prise de Constantinople, puis le premier voyage de Colomb vers l'Amérique | Ces deux faits sont européens : ils ne marquent aucune rupture pour la Chine, l'Inde ou l'Afrique de l'Ouest à la même date |
| 1789 ou 1815 | La Révolution française, puis la fin des guerres qui la suivent | Des quatre bornes, c'est celle qui repose sur l'histoire d'un seul pays : elle fait commencer une période employée bien au-delà de la France à un événement français |
Ce que ce découpage range bien, ce qu'il range mal
Ce qu'il range bien
- L'histoire de l'Europe occidentale, pour laquelle il a été fabriqué.
- La distinction entre les sociétés dont on a des textes et celles dont on n'en a pas : c'est la seule borne qui repose sur la nature des sources.
- Les bibliothèques, les musées et les programmes d'enseignement, qui ont besoin d'étagères stables.
- La conversation courante : dire « au Moyen Âge » évite de dire « entre le cinquième et le quinzième siècle » à chaque phrase.
- L'enseignement, à condition de dire que c'est une convention, ce que le programme officiel fait.
Ce qu'il range mal
- Tout ce qui n'est pas européen : les bornes de 1453, 1492, 1789 et 1815 ne marquent aucune rupture ailleurs.
- Les continuités : la vie d'un village change beaucoup moins d'un siècle à l'autre que le nom de la période.
- Les proportions : quatre périodes se partagent environ cinq mille cinq cents ans, et une seule en couvre plusieurs centaines de milliers.
- Les sociétés sans écriture qui existent aujourd'hui encore, que le mot Préhistoire range dans un passé où elles ne sont pas.
- Les changements lents : l'agriculture met des millénaires à se diffuser, et aucune borne ne sait représenter cela.
La Préhistoire est le vrai problème d'échelle
Un déséquilibre saute aux yeux dans le tableau des cinq périodes, et il faut le regarder en face. Les quatre périodes qui suivent la Préhistoire se partagent environ cinq mille cinq cents années. La Préhistoire, elle, en couvre plusieurs centaines de milliers, selon l'endroit où l'on place le début de l'humanité.
En comptant la Préhistoire depuis les traces les plus anciennes de notre espèce, soit environ trois cent mille années, et cinq mille cinq cents pour tout le reste, la Préhistoire représente à elle seule plus de quatre-vingt-dix-huit pour cent de la durée totale, et les quatre autres périodes tiennent dans les deux pour cent restants. Ce compte est une borne basse : la période commence avec les premiers humains, bien avant notre espèce, et le repère de la domestication du feu, vers quatre cent mille ans, tombe déjà au-delà de ce compte. Compter depuis les premiers humains agrandirait encore la part de la Préhistoire. Un découpage en cinq parts dont l'une vaut plus de cinquante fois toutes les autres réunies n'est pas un découpage équilibré : c'est un découpage qui s'intéresse surtout à la fin.
Ce n'est pas un défaut de fabrication, c'est une conséquence des sources. On dispose de textes pour les cinq derniers millénaires et de presque rien d'autre pour tout ce qui précède. Un découpage fabriqué à partir de ce dont on dispose ne peut pas être proportionnel au temps réel. Le savoir change la lecture de toutes les frises : le premier segment est toujours écrasé, et il faut le rétablir mentalement.
Les spécialistes de la Préhistoire ont donc leur propre découpage, beaucoup plus fin, fondé sur les outils et les modes de vie plutôt que sur des dates. Il ne remplace pas la convention en cinq périodes : il vit à l'intérieur de sa première case. Le chapitre suivant le donne.
Quatre autres façons de découper le temps
Par la nature des sources
On sépare ce dont on a des textes de ce dont on n'a que des objets. C'est le seul critère de la convention qui ne dépende pas d'un événement politique, et c'est celui de la borne Préhistoire-Antiquité. Il a l'avantage de dire ce qu'on peut savoir, et pas seulement ce qui s'est passé.
Par les techniques
C'est le découpage des préhistoriens : âge de la pierre taillée, âge de la pierre polie, âge des métaux. Il suit ce que les gens fabriquaient, donc ce qui reste d'eux. Il ne commence ni ne finit à la même date selon les régions, et c'est justement ce qu'on lui demande.
Par les longues durées
Certains historiens préfèrent suivre ce qui bouge lentement : le climat, les routes, les façons de cultiver, les manières de compter. Vues ainsi, les bornes politiques deviennent des détails, et des périodes entières se rejoignent par-dessus les dates de la convention.
Par les histoires locales
Chaque pays a ses propres bornes, et elles ne coïncident presque jamais avec les nôtres. Un découpage fabriqué en Europe pour l'Europe ne peut pas servir de mesure universelle. Le reconnaître ne coûte rien et évite de raconter le passé du monde entier depuis une seule fenêtre.
Comment se servir de la convention sans se tromper
Trois habitudes suffisent, et elles tiennent en trois phrases. La première : dire le nom de la période et la date, jamais l'un sans l'autre. « Au Moyen Âge » ne veut rien dire pour qui ne connaît pas la convention ; « au Moyen Âge, c'est-à-dire entre le cinquième et le quinzième siècle » se comprend partout.
La deuxième : préciser de quel espace on parle. Les quatre dernières périodes décrivent l'histoire de l'Europe occidentale. Employées pour la Chine, pour l'Inde, pour l'Afrique ou pour l'Amérique, elles rangent des faits dans des cases qui n'ont pas été taillées pour eux, et le résultat est trompeur même quand chaque date est juste.
La troisième : traiter une borne comme un signal, pas comme un mur. Rien ne change dans la vie des gens le jour où une période commence, puisque personne ne sait qu'elle commence. Une borne dit qu'un changement a eu lieu dans les environs de cette date, et l'histoire de ce changement occupe presque toujours plus d'un siècle.
Ces trois habitudes sont exactement ce que le programme officiel demande quand il place « le découpage du temps historique est le produit de convention et est sujet à débats » parmi les connaissances à acquérir. Savoir une convention et savoir que c'en est une sont deux apprentissages distincts, et le second est le plus utile des deux.