Chapitre 5 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 4. La Préhistoire
La période la plus longue et la moins datée : ce que le mot désigne, ses deux grandes phases, ses repères, et pourquoi ses dates sont larges.
Un mot qui parle des sources, pas des gens
Préhistoire ne veut pas dire « avant les humains ». Le mot désigne la période pour laquelle on ne dispose d'aucun texte : tout ce que l'on sait vient d'objets, d'ossements, de traces et de couches de terre. Les gens de la Préhistoire avaient une histoire, des récits, des noms et des morts qu'ils enterraient. Ce qui manque n'est pas leur histoire, c'est leur écriture.
Cette définition a une conséquence que l'on oublie souvent. La Préhistoire ne finit pas au même moment partout : elle finit, pour chaque région, quand des textes y apparaissent. En Mésopotamie, c'est au quatrième millénaire avant notre ère. Ailleurs, c'est bien plus tard, parfois plusieurs milliers d'années après. Un même siècle peut donc être antique dans une région et préhistorique dans une autre.
C'est aussi la période la plus longue de toutes, et de très loin. Elle couvre plusieurs centaines de milliers d'années, contre environ cinq mille cinq cents pour les quatre autres périodes réunies. Toute frise qui les met sur la même ligne, à la même échelle, rend les quatre dernières invisibles. Les tableaux de ce chapitre donnent les durées en clair pour cette raison.
Les mots que l'archéologie emploie ici
Ces huit mots sont exactement ceux que le programme officiel français retient comme mots-clés pour cette période. Ils reviennent dans toute la documentation.
- Le Paléolithique
- L'âge de la pierre taillée. Les outils sont obtenus en frappant un bloc pour en détacher des éclats coupants. Les groupes se déplacent, chassent et cueillent.
- Le Néolithique
- L'âge de la pierre polie. Les outils sont usés et lissés par frottement. C'est aussi la période où l'agriculture et l'élevage apparaissent, et où les groupes s'installent.
- La domestication
- Le passage d'une espèce sauvage à une espèce élevée ou cultivée par les humains, qui en choisissent la reproduction. Elle concerne d'abord des plantes et des animaux, et transforme durablement les deux.
- L'archéologie
- L'étude du passé par les traces matérielles qu'il a laissées : objets, bâtiments, ossements, semences, couches de terre. C'est la seule source disponible pour toute la Préhistoire.
- La migration
- Le déplacement durable d'un groupe humain d'une région vers une autre. Les migrations préhistoriques se lisent dans la répartition des outils, des ossements et, depuis peu, dans les analyses génétiques.
- La nécropole
- Un lieu réservé aux morts, employé de façon répétée. L'apparition de nécropoles est l'un des signes les plus nets d'une population installée au même endroit sur plusieurs générations.
- La croissance démographique
- L'augmentation du nombre d'habitants d'un territoire. Au Néolithique, elle accompagne l'agriculture : une même surface nourrit davantage de personnes qu'en chassant et en cueillant.
- L'agriculteur
- Celui qui cultive des plantes qu'il a semées, sur une terre qu'il travaille et à laquelle il revient. Le mot suppose l'installation, donc un changement complet de rapport à l'espace.

| Date | Le fait | Ce qu'il change |
|---|---|---|
| Vers 400 000 avant notre ère | La domestication du feu | La cuisson des aliments, la lumière la nuit, la chaleur, la protection contre les animaux, et un lieu autour duquel le groupe se rassemble |
| Vers 300 000 avant notre ère | Les traces les plus anciennes d'Homo sapiens, au Maroc actuel | Notre propre espèce est attestée en Afrique bien avant d'apparaître ailleurs : toute l'histoire du peuplement du monde part de là |
| Vers 10 000 à 9 000 avant notre ère | Le début du Néolithique au Proche-Orient | L'agriculture et l'élevage apparaissent, les groupes cessent de se déplacer, les premiers villages se forment |
| Vers 4 000 avant notre ère | L'invention de la roue | Le transport de charges lourdes devient possible, ce qui change le commerce, la construction et la guerre |
Le mot « vers » figure devant chacune de ces quatre dates, et il n'est pas une précaution de style. Il signifie que la date est un intervalle et non un point : les traces les plus anciennes connues à ce jour se placent autour de cette valeur, et une découverte peut la déplacer. Une date préhistorique sans le mot « vers » ou sans marge d'incertitude est presque toujours une date recopiée sans sa source.
Le changement néolithique, en deux colonnes
Avant : chasser et cueillir
- Le groupe se déplace pour suivre le gibier et les saisons.
- Il emporte peu, parce que tout se porte.
- Il prend ce que le milieu donne, sans le modifier durablement.
- Les effectifs restent limités par ce qu'un territoire fournit spontanément.
- Les morts sont laissés là où le groupe se trouve, rarement au même endroit.
Après : cultiver et élever
- Le groupe reste au même endroit, parce qu'une récolte se sème puis s'attend.
- Il accumule : greniers, poteries lourdes, outils encombrants, maisons.
- Il transforme le milieu : défrichements, champs, enclos, canaux.
- Les effectifs augmentent, parce qu'une même surface nourrit plus de monde.
- Les morts reçoivent un lieu à eux, employé sur plusieurs générations.
Ce que le Néolithique coûte, et il faut le dire
Le passage à l'agriculture est presque toujours raconté comme un progrès. Il en est un du point de vue du nombre : une population qui cultive croît. Il ne l'est pas forcément du point de vue de ceux qui le vivent, et il suffit de suivre ce que le changement implique pour le voir.
Une alimentation reposant sur quelques plantes cultivées est moins variée que celle d'un groupe qui chasse et cueille des dizaines d'espèces. Le travail agricole est plus long et plus répétitif. Les gens vivant serrés, avec des animaux, dans des villages où les déchets s'accumulent, attrapent des maladies que des groupes mobiles n'attrapaient pas. Une récolte perdue, enfin, affame tout un village d'un seul coup, ce qui n'arrive pas à qui puise dans un milieu varié.
Le Néolithique n'est donc pas d'abord une amélioration de la vie, c'est un changement de système : il permet à beaucoup plus de gens d'exister, et il change ce que chacun mange, fait de ses journées et risque. Les quatre points ci-dessus se déduisent de ce que le changement implique ; ce livre ne les chiffre pas, faute d'un document qu'il puisse mettre entre les mains de son lecteur. C'est un bon exercice de méthode : une période ne se juge pas, elle se décrit, et ce qu'on ne peut pas mesurer se dit sans être compté.
Un exemple de datation, et de ses révisions
La grotte de Lascaux, découverte en 1940, offre un cas d'école. Le ministère de la Culture publie le dossier scientifique de sa datation, et ce dossier ne donne pas un chiffre : il donne une histoire de chiffres, révisés pendant plus de quatre-vingts ans.
Au lendemain de la découverte, deux préhistoriens rattachent les peintures à une culture ; une troisième fait remarquer que cette iconographie porte autant de traits de l'une que de l'autre des deux grandes traditions ; un quatrième penche pour la seconde. En 1951, des fragments de charbon de bois sont analysés à Chicago, dans le laboratoire de celui qui vient d'inventer la datation par le carbone 14, et donnent un âge autour de dix-neuf mille ans avant le présent. Le dossier précise le sens de cette unité : le présent y est, par convention, fixé à l'année 1950, la date d'invention de la méthode, et toutes les dates dites « avant le présent » de ce livre se lisent ainsi. D'autres échantillons, datés ensuite, donnent des âges entre vingt et un et dix-huit mille ans.
Le dossier s'arrête à ce point sur la série des attributions et la commente lui-même : « Ces ajustements successifs montrent les difficultés rencontrées pour établir un diagnostic précis, suffisamment argumenté. » Puis il repart. En 1998 puis en 2002, deux nouvelles mesures faites par une méthode plus récente vieillissent l'ensemble et le placent entre vingt-trois mille cinq cents et vingt-deux mille ans avant le présent.
Le dossier ne s'arrête pas là. Entre 2018 et 2021, un projet de réévaluation a fait dater plusieurs fragments d'os de renne venus des principaux secteurs de la grotte, et le dossier écrit que les vestiges « résulteraient donc d'une (ou de plusieurs) occupation(s) située(s) quelque part entre 21,5 et 21 mille ans avant le présent ». Il ajoute que « la fréquentation de la grotte est ainsi rajeunie de 1000 à 1500 ans » par rapport aux âges obtenus à la fin des années 1990. C'est l'état le plus récent que ce dossier publie.
Une institution publique qui écrit ces phrases à propos de son site le plus célèbre enseigne davantage qu'une date exacte. Elle montre qu'une date est un résultat de mesure, qu'un résultat de mesure a une marge, et qu'une marge se resserre ou se déplace quand la méthode change. Le chapitre sur la datation reprend ce point en détail.
| Quand | Par quel moyen | Âge proposé pour Lascaux |
|---|---|---|
| Au lendemain de 1940 | Comparaison des styles avec des blocs peints trouvés en couches datées | Rattachement à une culture, sans chiffre |
| 1951 | Carbone 14 sur des charbons de bois, au laboratoire de l'inventeur de la méthode | Environ 19 000 ans avant le présent |
| Après 1951 | Carbone 14 sur de nouveaux charbons, prélevés en fouille | Entre 21 000 et 18 000 ans avant le présent |
| 1998 et 2002 | Carbone 14 par spectrométrie de masse par accélérateur, sur du bois de renne | Entre 23 500 et 22 000 ans avant le présent |
| 2018 à 2021 | Nouveau programme de datation par carbone 14, sur des os de renne des principaux secteurs de la grotte | Entre 21 500 et 21 000 ans avant le présent |
Quatre idées reçues sur la Préhistoire
« Les hommes préhistoriques vivaient dans des grottes »
Les grottes conservent les traces, c'est tout. Elles sont sèches, à l'abri du gel et de la pluie, donc ce qu'on y dépose survit. Ce qui a été laissé en plein air a presque toujours disparu. On trouve dans les grottes parce qu'on y trouve, pas parce qu'on y vivait davantage.
« La Préhistoire, c'est avant l'histoire »
C'est avant l'ÉCRITURE, ce qui n'est pas la même chose. Le mot décrit l'état des sources dont nous disposons aujourd'hui, pas l'état des sociétés d'alors. Une société sans écriture n'est pas une société sans mémoire, sans droit et sans transmission.
« Le Néolithique a commencé à une date »
Il commence au Proche-Orient vers dix mille ans avant notre ère, et bien plus tard ailleurs, chaque région à son rythme. Le programme officiel demande d'ailleurs de localiser plusieurs foyers d'origine et les courants de diffusion, ce qui suppose exactement ce décalage.
« On ne sait presque rien de cette période »
On sait beaucoup, mais autrement. Les os disent l'âge, les maladies et l'alimentation ; les dents disent le sevrage ; les semences disent les plantes cultivées ; les couches de terre disent l'ordre des occupations. Ce qui manque, ce sont les noms, les mots et les intentions.
Ce que la Préhistoire apprend sur le reste du livre
Trois leçons de méthode viennent de cette période, et elles servent pour toutes les autres. La première est que l'état des sources détermine ce qu'on peut dire. Là où il n'y a pas de texte, on décrit des gestes et des objets, jamais des paroles ni des projets. Un livre qui prête des pensées à un chasseur du Paléolithique invente.
La deuxième est que la précision d'une date dépend de la méthode qui l'a produite, et que cette méthode doit être nommée. « Vers quatre cent mille ans avant notre ère » et « le 26 août 1789 » sont deux dates légitimes, obtenues par des moyens sans rapport, et il serait absurde de reprocher à la première son imprécision.
La troisième est que les découvertes déplacent les repères. Les traces les plus anciennes d'Homo sapiens ont été reculées à mesure que des sites étaient fouillés, et rien n'interdit qu'elles le soient encore. Un repère préhistorique est un état des connaissances à une date, pas une vérité fixée. C'est pourquoi le chapitre des sources de ce livre donne, pour chaque document, la date à laquelle il a été consulté.