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Chapitre 8 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire

Chapitre 7. Les Temps modernes

Trois siècles où l'écrit se multiplie, où les États se renforcent et où l'Europe se lance sur les océans : ce que le mot moderne veut dire ici.

Un mot qui ne veut pas dire ce qu'on croit

Moderne, dans le nom de cette période, ne signifie ni récent ni proche de nous. Le mot a été employé par les lettrés de ces siècles pour se distinguer de ceux qui les précédaient : ils se disaient modernes par opposition aux anciens. Le nom de la période a gardé leur point de vue, figé au moment où ils l'ont exprimé.

La période couvre environ trois siècles. Une seule est plus courte qu'elle, l'époque contemporaine, et celle-là s'allonge d'une année par an puisqu'elle n'est pas fermée. Elle s'ouvre à 1453 ou 1492 et se ferme à 1789 ou 1815, selon la borne retenue. Ces quatre dates sont celles que le programme officiel d'histoire publié en 2026 écrit dans ses repères, deux par deux et séparées d'une barre.

Trois transformations la traversent, et elles se soutiennent mutuellement. Les États se dotent d'administrations permanentes, d'armées régulières et d'impôts continus. L'imprimerie multiplie les textes dans des proportions inconnues jusque-là. Et les navires européens atteignent des continents avec lesquels l'Europe n'avait aucun contact direct, ce qui entraîne des conquêtes.

Les thèmes que le programme officiel d'histoire de 2026 retient pour cette période. Colonne 1 : l'intitulé du thème, repris du programme et abrégé de ses dates, qui passent dans la colonne suivante. Colonne 2 : les siècles qu'il couvre. Colonne 3 : la question qu'il permet de travailler.
Intitulé du thèmeSiècles couvertsLa question travaillée
La monarchie en FranceXVIe et XVIIe sièclesComment un État se dote d'une administration, d'une armée et d'un impôt permanents
Explorations et conquêtes par les EuropéensDu XVe au XVIIe siècleCe que les navires européens vont chercher, ce qu'ils trouvent, et ce que leur arrivée fait aux sociétés déjà présentes
1789, une année révolutionnaire en FranceXVIIIe siècleComment une année devient une borne de périodisation, et ce que cette année produit de durable

Quatre mots à ne pas confondre

Ces quatre mots reviennent constamment à propos de cette période, et trois d'entre eux sont souvent employés l'un pour l'autre.

Une exploration
Un voyage entrepris pour reconnaître un espace que ceux qui partent ne connaissent pas. Le mot décrit l'intention de ceux qui partent, jamais l'état de l'espace atteint.
Une conquête
La prise de contrôle d'un territoire par la force. Le programme officiel emploie ce mot à côté d'exploration dans le titre même de son thème, ce qui évite de raconter l'un sans l'autre.
Une découverte
Le fait de trouver ce qu'on ne connaissait pas. Le mot n'a de sens que du point de vue de celui qui arrive : un territoire habité n'est pas découvert par ceux qui y débarquent.
L'imprimerie
L'ensemble des techniques permettant de reproduire un texte en de nombreux exemplaires à partir d'une forme composée une seule fois. Elle ne crée pas la lecture, elle en multiplie les occasions.

Ce que l'imprimerie change pour l'historien

Chaque période de ce livre se distingue par la nature de ses sources plus que par la nature de ses événements. Les Temps modernes ne font pas exception, et leur trait dominant est l'abondance. À partir du seizième siècle, la quantité de textes conservés change d'ordre de grandeur.

La cause principale est technique. Un manuscrit existe en quelques exemplaires, parfois en un seul ; un imprimé existe en centaines. Un texte en centaines d'exemplaires survit à la perte de la plupart d'entre eux, ce qui n'est pas le cas d'un unique manuscrit. La probabilité qu'un texte de cette période nous parvienne est donc sans commune mesure avec celle d'un texte médiéval.

Une cause administrative s'y ajoute. Un État qui lève l'impôt en continu, entretient une armée permanente et tient des tribunaux produit des papiers en permanence, et il les conserve parce qu'il en a besoin. Les archives d'État deviennent volumineuses et régulières, ce qui permet des recherches impossibles pour les siècles antérieurs : suivre des prix année après année, compter des naissances, mesurer des récoltes.

L'abondance apporte son propre problème, et il faut le nommer. Quand les sources sont rares, la difficulté est de trouver ; quand elles sont abondantes, la difficulté est de choisir, et le choix engage le résultat. Un historien qui ne lirait que les textes imprimés d'une période raconterait l'histoire de ceux qui imprimaient.

Le mot « découvertes », et pourquoi il pose un problème

Ce que le mot dit correctement

  • Que les Européens atteignent des espaces qu'ils ne connaissaient pas.
  • Que les cartes européennes changent radicalement en quelques décennies.
  • Que des routes maritimes nouvelles s'ouvrent, et qu'elles bouleversent le commerce.
  • Que des plantes, des animaux et des maladies circulent désormais entre des continents jusque-là séparés.
  • Qu'un savoir géographique se constitue, dont les globes et les cartes de l'époque portent la trace.

Ce qu'il escamote

  • Que ces espaces étaient habités, souvent densément, par des sociétés organisées.
  • Que ces sociétés avaient leur propre histoire, leurs propres États et leurs propres échanges à longue distance.
  • Que l'arrivée s'accompagne de conquêtes, ce que le programme officiel nomme d'ailleurs explicitement.
  • Que les maladies apportées provoquent un effondrement démographique dans les populations qui ne les connaissaient pas.
  • Que le point de vue adopté est celui de ceux qui arrivent, et qu'il est présenté comme s'il était celui de personne.

Ce n'est pas une question de morale, c'est une question de méthode. Un mot qui adopte le point de vue d'un seul acteur produit un récit incomplet même quand chacune de ses phrases est exacte. La façon la plus simple de s'en sortir est celle du programme officiel lui-même : nommer les deux faces dans le même titre, « explorations et conquêtes », et laisser le lecteur voir qu'il s'agit d'un seul mouvement décrit de deux côtés.

Quelques repères des Temps modernes, choisis parce que leur source est ouverte et vérifiable. Colonne 1 : la date. Colonne 2 : le fait. Colonne 3 : le document qui permet de l'établir.
DateLe faitLe document qui l'atteste
1492Le premier voyage de Christophe Colomb vers l'AmériqueLe journal de bord du voyage, dont la Bibliothèque nationale de France publie des extraits dans ses ressources en ligne
1492La fabrication du plus ancien globe terrestre connu, par Martin BehaimL'objet lui-même, dont une copie est présentée par la Bibliothèque nationale de France
1582La réforme grégorienne du calendrier : dix jours supprimés en octobreLes explications publiées par l'Institut de mécanique céleste et de calcul des éphémérides, à l'Observatoire de Paris
1752La Grande-Bretagne applique enfin la réforme du calendrierLa même source, qui date l'adoption pays par pays

Une période dont on a corrigé le calendrier

Le premier chapitre de ce livre raconte la réforme grégorienne de 1582 comme un exemple de convention corrigée. Il vaut la peine de remarquer où elle tombe : en plein milieu des Temps modernes. Cette période est donc celle où l'Europe a décidé que sa façon de compter les jours était fausse, et l'a changée.

La chose a une conséquence directe pour qui lit un document de ces siècles, et elle piège régulièrement. Entre 1582 et 1752, une même journée porte deux dates différentes selon le pays où le document a été rédigé, puisque la réforme s'est appliquée à des moments différents. Avant 1700, l'écart est de dix jours : un courrier daté du 1er mars à Londres et un courrier daté du 11 mars à Rome peuvent avoir été écrits le même jour. L'écart grandit ensuite d'une journée à chaque année séculaire que la règle grégorienne rend commune, c'est-à-dire en 1700, en 1800 et en 1900.

Les historiens de cette période le savent et le signalent, en précisant le style employé. Le lecteur qui l'ignore compare des dates qui ne sont pas comparables. C'est le genre de détail qui n'apparaît dans aucun récit et qui décide pourtant de la justesse d'une chronologie.

Quatre choses que cette période installe et qui durent

Des États qui écrivent en continu

Impôt permanent, armée permanente, tribunaux permanents : chacun produit des papiers datés, conservés, classés. C'est de cette époque que datent les séries d'archives assez longues pour qu'on y suive une évolution sur un siècle.

Un espace mondial de circulation

Des routes maritimes relient désormais des continents qui n'avaient aucun contact direct. Plantes, animaux, métaux, maladies et personnes y circulent, de gré ou de force, et cette circulation ne s'interrompra plus.

Un savoir qui se publie

L'imprimerie permet à une observation faite dans une ville d'être lue dans une autre en quelques mois. Un résultat publié peut être contredit par un autre, ce qui est la condition matérielle de toute discussion savante organisée.

Une mesure du temps commune

Le calendrier corrigé en 1582 finit par s'imposer partout, ce qui donne au monde un système de dates unique. Sans lui, aucune des frises de ce livre ne pourrait aligner des faits venus de régions différentes.