Chapitre 9 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 8. L'époque contemporaine
La seule période que la convention laisse ouverte : sa borne de départ, son problème de longueur, et ce que l'abondance de ses sources change.
Une période qui n'a pas de fin
Quatre des cinq périodes de la convention ont deux bornes. La cinquième n'en a qu'une. Le programme officiel d'histoire publié en 2026 l'écrit lui-même dans ses repères : « 1789/1815 : fin des Temps modernes / début de l'époque contemporaine (jusqu'à aujourd'hui). » La parenthèse fait tout le travail : la période court jusqu'au moment où on la lit, et elle s'allonge d'une année par an.
Cela crée une difficulté que les quatre autres n'ont pas. Une période ouverte grossit sans limite : elle comptait un siècle il y a cent ans, elle en compte deux aujourd'hui, et rien ne dit ce qu'elle contiendra dans deux siècles. Un rangement dont une case s'agrandit indéfiniment finit par ne plus ranger.
Les historiens ont réagi en découpant l'intérieur de cette case, sans toucher à la convention. On parle couramment du dix-neuvième siècle, puis du vingtième, puis d'une histoire du temps présent, celle des décennies dont des témoins sont encore vivants. Ces découpages internes ne sont pas des périodes officielles : ce sont des commodités de travail, et il faut les traiter comme telles.
La borne de départ, et ce qu'elle désigne
Les deux dates retenues sont 1789 et 1815. La première ouvre la Révolution française. La seconde ferme la période de guerres qui la suit, et marque le moment où les États d'Europe redessinent leurs frontières.
L'un des actes de 1789 est resté en vigueur, ce qui est rare pour un texte de plus de deux siècles. La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, adoptée le 26 août 1789, est publiée aujourd'hui encore par le service public français de la diffusion du droit, parmi les textes du droit national en vigueur. Son article premier énonce : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. »
Ce détail vaut mieux qu'un long commentaire sur le choix de la borne. Une date de périodisation est d'ordinaire un repère commode et rien d'autre. Celle-ci désigne un texte qui produit encore des effets juridiques, ce qui est le cas de très peu de documents de cet âge.
Comme toutes les bornes de la convention, elle reste discutable, et sur un point précis : elle est française. Un découpage qui fait commencer une période mondiale à un événement d'un seul pays adopte un point de vue, même quand la date choisie est celle d'un texte devenu influent bien au-delà de ses frontières.
| Intitulé du thème | Années couvertes | Ce qu'il permet de suivre |
|---|---|---|
| Vers une France républicaine | 1848 à 1852, puis 1870 à 1914 | Comment un régime politique s'installe par étapes, avec des interruptions, plutôt qu'en une fois |
| La France dans la Première Guerre mondiale | 1914 à 1918 | Ce qu'un conflit de cette ampleur fait à une société entière, et pas seulement à ses armées |
| La France pendant la Seconde Guerre mondiale | 1939 à 1945 | Une période documentée par des sources massives et par des témoins, ce qui pose des questions de méthode inédites |
| La France depuis 1945 | De 1945 à aujourd'hui | Quatre-vingts années de transformations, que le programme traite comme un thème unique faute de recul suffisant pour les découper |
Le dernier thème de ce tableau est celui qui montre le mieux la difficulté d'une période ouverte. Il couvre à lui seul plus de temps que les trois autres lignes de ce tableau réunies, et il porte un intitulé qui compte les années plutôt que de nommer une phase. On ne nomme pas ce qu'on n'a pas encore fini de traverser : c'est une prudence, pas une lacune.
Ce que l'abondance des sources apporte, et ce qu'elle complique
Ce qu'elle apporte
- Des séries continues : prix, salaires, naissances, décès, sur des décennies entières.
- Des images : photographies, puis films, qui montrent des gestes et des lieux qu'aucun texte ne décrivait.
- Des voix : enregistrements, entretiens, témoignages recueillis auprès de gens qui n'écrivaient pas.
- Des sources produites par des gens ordinaires : lettres, carnets, comptes de ménage, cartes postales.
- Des archives administratives d'une régularité et d'un volume sans précédent.
Ce qu'elle complique
- Le tri : aucun historien ne peut lire l'ensemble des sources d'une seule année du XXe siècle.
- Le recul : des acteurs vivants contestent les récits qu'on fait de ce qu'ils ont vécu.
- La fabrication : image et son se truquent, et se truquent de mieux en mieux.
- La conservation : un support numérique se dégrade et devient illisible plus vite qu'un parchemin.
- La confusion entre quantité et fiabilité : mille documents qui se recopient ne valent pas une source indépendante.
Le point sur lequel le programme officiel insiste
Le programme d'histoire publié en 2026 énonce ce qu'un élève doit avoir acquis à la fin de son parcours, et la formule mérite d'être lue en entier : « l'élève a acquis les bases du savoir historique : différencier les récits fictionnels des récits historiques, questionner les traces du passé et les contextualiser en apprenant à interroger la fiabilité des sources (notamment numériques). »
Trois choses sont demandées et une seule concerne les faits. Différencier une fiction d'un récit historique. Questionner une trace et la replacer dans son contexte. Interroger la fiabilité d'une source. Ce sont trois gestes de méthode, et le programme précise « notamment numériques », ce qui vise directement le matériau de cette période.
La raison en est simple à formuler. Pour les périodes anciennes, la rareté des sources protège d'une partie des erreurs : on ne peut pas inventer un parchemin du douzième siècle sans que des spécialistes s'en aperçoivent. Pour l'époque contemporaine, l'inverse est vrai : n'importe qui peut produire une image, une citation ou un document d'apparence ancienne, et le diffuser à des milliers d'exemplaires en quelques heures.
L'outil de défense est le même que dans tout ce livre, et il ne demande aucune compétence technique. Demander d'où vient le document. Chercher qui l'a produit, quand, et pour quoi faire. Vérifier s'il existe une autre source, indépendante de la première, qui dise la même chose. Le chapitre suivant en fait une méthode complète.
Quatre questions qu'une période ouverte laisse sans réponse
Quand se fermera-t-elle ?
Personne ne peut le dire, parce qu'une borne se choisit après coup. Ceux qui ont vécu 1789 ne savaient pas qu'ils changeaient de période : c'est le dix-neuvième siècle qui l'a décidé pour eux. La borne de fin de notre époque sera posée par des gens qui ne sont pas nés.
Sommes-nous déjà dans autre chose ?
Plusieurs propositions circulent pour dater une rupture au vingtième siècle : les guerres mondiales, la fin des empires coloniaux, l'arme nucléaire, l'informatique. Aucune ne fait consensus, et une borne sans consensus n'est pas une borne.
Peut-on écrire l'histoire de ce qu'on vit ?
On peut la documenter et la raconter, et des historiens le font. La difficulté n'est pas l'absence de sources, elle est leur excès et l'absence de recul : on ignore encore lesquels des faits d'aujourd'hui compteront dans cinquante ans.
Que restera-t-il de nos sources ?
Une tablette d'argile cuite se lit après cinq mille ans. Un fichier stocké sur un support qui ne se fabrique plus, dans un format que plus aucun logiciel n'ouvre, est illisible en trente ans. C'est un problème réel, et il est traité par des institutions dont c'est le métier.
Ce que cette période enseigne sur la convention entière
Le cas de l'époque contemporaine éclaire tout le découpage par contraste. Les quatre autres périodes ont l'air solides parce qu'elles sont finies : leurs bornes ont été posées après coup, par des gens qui savaient comment la suite s'était passée. Le confort qu'elles procurent est celui du récit terminé.
Notre propre période n'offre pas ce confort, et elle ne l'offrira jamais à ceux qui la vivent. Cela rappelle une chose que les quatre chapitres précédents ont chacun montrée à leur manière : aucune période n'a été vécue comme une période. Elles ont toutes été des présents ouverts, sans borne de fin visible, exactement comme le nôtre.
C'est la meilleure raison de traiter la convention pour ce qu'elle est : un outil fabriqué après coup, utile pour ranger, faux dès qu'on le prend pour la description de ce que les gens ont vécu. Le programme officiel l'écrit en une phrase, et cette phrase a été citée à trois reprises avant cette page parce qu'elle porte tout : « Le découpage du temps historique est le produit de convention et est sujet à débats. »