Chapitre 7 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 6. Le Moyen Âge
Mille années rangées sous un nom forgé après coup : ce que le mot recouvre, ses trois phases, ses sources, et pourquoi sa mauvaise réputation est fausse.
Un nom donné par ceux qui venaient après
Aucun habitant de cette période ne s'est jamais cru au milieu de quoi que ce soit. Le nom « Moyen Âge » dit, à la lettre, un âge DU MILIEU : un intervalle situé entre deux autres choses. Un nom pareil ne peut pas venir de ceux qui l'ont porté, puisqu'il suppose de connaître déjà ce qui vient après. Il a donc été donné du dehors, par des gens qui se plaçaient de l'autre côté de l'intervalle, et cette position se lit encore dans le mot.
C'est le seul nom de période de la convention qui soit ainsi construit. Préhistoire décrit un état des sources, Antiquité dit l'ancienneté, Temps modernes et époque contemporaine disent la proximité. Moyen Âge, lui, ne décrit rien : il situe entre deux autres choses. Retenir cela dispense de la moitié des idées reçues qui suivent.
La période est aussi la troisième plus longue de la convention, avec environ mille années, derrière la Préhistoire et l'Antiquité. Une durée pareille ne peut évidemment pas être homogène : entre le cinquième et le quinzième siècle, tout change plusieurs fois, y compris les choses que l'on croit stables. Les historiens la découpent donc à leur tour, en trois phases que ce chapitre donne.
| Phase | Siècles couverts | Le trait qui la caractérise |
|---|---|---|
| Le haut Moyen Âge | Du Ve au Xe siècle | Les royaumes se recomposent sur l'espace de l'ancien Empire d'Occident ; la population est basse, les villes petites, l'écrit rare et concentré dans les monastères |
| Le Moyen Âge central | Du XIe au XIIIe siècle | La population augmente, les défrichements s'étendent, les villes se repeuplent, les grands chantiers se multiplient et l'écrit se répand hors des monastères |
| Le bas Moyen Âge | Du XIVe au XVe siècle | Épidémies, guerres longues et crises frappent une population devenue nombreuse ; les États se dotent d'administrations permanentes et d'impôts réguliers |
Les mots « haut » et « bas » ne disent rien de la qualité de la période, et ils ne se lisent pas comme on l'attend : le haut Moyen Âge est le plus ANCIEN, du Ve au Xe siècle, et le bas Moyen Âge le plus RÉCENT, aux XIVe et XVe siècles. Les dates du tableau ci-dessus suffisent à s'en assurer, et c'est le seul contrôle utile : la confusion est très fréquente, y compris chez des lecteurs avertis.
Ce que le programme officiel retient de cette période
Le programme officiel d'histoire publié en 2026 consacre au Moyen Âge un thème entier, intitulé « La vie quotidienne au Moyen Âge », et il le borne aux onzième, douzième et treizième siècles. Le choix de la borne dit quelque chose : c'est la phase centrale qui est retenue, celle où la population croît et où les traces sont les plus nombreuses.
Le choix de l'angle en dit encore plus. La vie quotidienne, et non les rois, les batailles ou les traités. Cette orientation reflète un déplacement ancien de la discipline : ce qui intéresse aujourd'hui les historiens de cette période est autant la façon dont on mangeait, dont on travaillait et dont on se soignait, que la succession des souverains.
Ce déplacement a une cause matérielle, et elle mérite d'être dite parce qu'elle revient dans tout ce livre. Les sources dont on dispose ont changé. Tant qu'on ne lisait que les chroniques, on ne pouvait raconter que ce que les chroniqueurs racontaient, c'est-à-dire les puissants. Depuis que l'on fouille les villages, que l'on analyse les ossements et que l'on dépouille les registres de comptes, on peut raconter autre chose.
Deux images du Moyen Âge, et une seule tient
L'image répandue
- Mille années immobiles, sans invention ni changement.
- Une population entière analphabète et sans curiosité.
- Un continent isolé, sans échanges avec le reste du monde.
- Une saleté et une brutalité constantes, partout et tout le temps.
- Une pensée bloquée, incapable de discuter ou de raisonner.
Ce que les sources montrent
- Des changements profonds : outillage agricole, énergie hydraulique, techniques de construction, comptabilité.
- Une écriture rare mais très active, avec des écoles, des bibliothèques et une production de manuscrits considérable.
- Des échanges continus, du nord de l'Europe à la Méditerranée, et bien au-delà par les routes commerciales.
- Des conditions de vie dures, très inégales selon les siècles, les régions et les groupes sociaux.
- Une culture du débat réglé, où l'on argumente selon des règles strictes, dans les écoles puis dans les universités.
D'où vient ce que l'on sait de cette période
Trois familles de sources se complètent, et aucune ne suffit seule. La première est le manuscrit : livres copiés à la main, chroniques, actes, registres. Les grandes bibliothèques en conservent, les décrivent dans des notices scientifiques détaillées, et en publient en ligne des reproductions consultables gratuitement, comme le montre l'exemple donné plus bas dans ce chapitre.
La deuxième est l'acte écrit ordinaire : chartes, contrats, testaments, comptes de récolte, listes d'impôts. Ces documents ne cherchaient à impressionner personne, ce qui les rend précieux : un registre de comptes ment beaucoup moins qu'une chronique, parce qu'il n'a pas été écrit pour être lu par la postérité.
La troisième est l'archéologie, et c'est la plus récente. Fouiller un village médiéval, un cimetière ou un fond de cabane donne accès à ce qu'aucun texte ne dit : la taille des maisons, ce qu'on mangeait, l'âge auquel on mourait, les maladies dont on souffrait. C'est elle qui a le plus changé l'image de la période depuis cinquante ans.
Un exemple précis montre ce que ces sources permettent. La Bibliothèque nationale de France conserve un recueil de textes historiques copié dans la seconde moitié du quinzième siècle, qui porte notamment un récit de la prise de Constantinople établi d'après la relation d'un certain Jacques Tedaldi. Le manuscrit est numérisé et se consulte librement, puisque son contenu est dans le domaine public.
Le texte
Ce que la source dit d'elle-même
Le récit s'ouvre par sa propre annonce : « Sensuit la manière de la prise de la noble cité de Constantinoble par l'empereur thurq le 28e jour de may l'an mil cccc cinquante et trois ». La phrase est reproduite ici dans son orthographe d'origine, comme la notice de la Bibliothèque nationale de France la donne.
Elle apprend trois choses d'un coup. Que le texte est daté, ce qui est rare. Qu'il désigne l'assaillant par sa fonction et non par son nom. Et qu'il donne une date précise, le 28 mai, quand la notice scientifique établie par la bibliothèque écrit que la ville succombe le 29. Les deux disent vrai, et c'est ce qui rend l'exemple utile : la même notice précise que l'assaut principal fut donné « les 28 et 29 mai 1453 ». Le récit date le début de l'assaut, la notice date la chute. Deux dates différentes pour un même épisode ne sont donc pas toujours une contradiction : il faut d'abord demander ce que chacune prétend dater.
L'image
Ce qu'un dessin ajoute et ce qu'il invente
Le manuscrit porte, à côté du récit, une grande vue du siège. La notice de la bibliothèque la décrit avec précision et note qu'elle mêle des vues cavalières et des remparts représentés à plat, et que la taille des bâtiments y dépend de leur importance symbolique plutôt que de leur taille réelle. Elle relève aussi qu'il n'y a pas d'échelle, « mais de nombreuses indications de distances dans les légendes » : l'image ne mesure pas, elle chiffre.
Elle relève aussi que certains détails sont conventionnels et dus à un peintre occidental, tout en observant que cet artiste devait disposer d'informations de première main. Un même document peut donc être, dans la même page, fidèle sur un point et inventé sur un autre. C'est la définition même du travail de critique d'une source.
La leçon
Pourquoi cet exemple est au chapitre du Moyen Âge
L'événement raconté sert de borne entre le Moyen Âge et les Temps modernes dans la convention française. Or la source la plus proche de lui, écrite l'année même, se trompe d'un jour et s'accompagne d'une image en partie imaginée.
Cela ne disqualifie ni le document ni la date. Cela rappelle qu'une borne de périodisation repose sur des documents, que ces documents ont des défauts connus, et que les connaître est une partie du savoir. Le chapitre sur les sources reprend cette méthode et la généralise.
| Repère | Phase | Ce qu'il permet de comprendre |
|---|---|---|
| Le recul de la population et des villes après le Ve siècle | Haut Moyen Âge | Un changement démographique explique mieux le paysage de cette phase que n'importe quelle date politique |
| La croissance des XIe, XIIe et XIIIe siècles | Moyen Âge central | C'est la phase que le programme officiel retient pour étudier la vie quotidienne, parce que les traces y sont nombreuses |
| Le développement des universités à partir du XIIe siècle | Moyen Âge central | Le savoir sort des monastères, s'organise en institutions et adopte des règles de discussion écrites |
| 1453, la prise de Constantinople | Bas Moyen Âge | L'une des deux bornes de fin de période retenues par la convention, documentée par des récits contemporains |
Pourquoi la période paraît plus sombre qu'elle n'est
Trois causes se cumulent, et elles n'ont rien à voir avec ce qui s'est réellement passé. La première est le nom, forgé par des gens qui voulaient dévaloriser la période pour valoriser celle qu'ils inauguraient. Un nom péjoratif transmis pendant cinq siècles produit son effet même sur ceux qui n'en connaissent plus l'origine.
La deuxième est la rareté des sources du haut Moyen Âge. Peu de textes veut dire peu de récits, donc peu d'images mentales, donc une impression de vide. Or on a vu au chapitre sur la frise qu'un blanc dans la documentation n'est pas un blanc dans la vie des gens.
La troisième est la fiction. Films, romans et jeux ont fabriqué un Moyen Âge de convention, uniformément boueux, brutal et immobile, qui est à l'histoire ce qu'un décor est à une maison. Le programme officiel demande d'ailleurs explicitement d'apprendre à « différencier les récits fictionnels des récits historiques », et cette période est celle où l'exercice est le plus nécessaire.
Le remède est celui de tout ce livre : demander d'où vient l'affirmation. Une phrase sur le Moyen Âge qui ne s'appuie sur aucun document identifiable a de fortes chances de venir d'un décor plutôt que d'une source.