Chapitre 6 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 5. L'Antiquité
La période qui commence avec l'écriture : ce que ce changement de source apporte, les grands foyers, et les deux dates qui la ferment.
Quand les gens du passé se mettent à parler
Toute la différence entre la Préhistoire et l'Antiquité tient dans une seule chose : à partir de l'Antiquité, les gens du passé nous ont laissé des mots. Ce n'est pas un progrès de leur intelligence, c'est un changement de la nature des traces. Un pot cassé dit comment on cuisinait ; une tablette d'argile dit combien de sacs d'orge ont été livrés, par qui, à qui, et quel jour.
La Bibliothèque nationale de France date l'invention de l'écriture cunéiforme « au cours de la seconde moitié du 4e millénaire, entre 3500 et 3300 avant notre ère », en Basse-Mésopotamie, dans le pays de Sumer, et elle en donne la cause : « la complexité du nouvel ordre social, liée au développement du phénomène urbain, a entraîné l'invention d'un outil de communication nouveau : l'écriture. »
Ce détail de la cause vaut d'être retenu, parce qu'il contredit une image répandue. L'écriture n'a pas été inventée pour raconter des histoires ni pour écrire des poèmes : elle a été inventée pour compter, pour enregistrer, pour administrer. Les premiers textes du monde sont des comptes de marchandises. La littérature vient après, et elle vient parce que l'outil existait déjà.
Le vocabulaire de la période
Cinq mots suffisent à décrire ce qui apparaît avec l'Antiquité. Ils désignent des formes d'organisation, pas des peuples.
- L'écriture
- Un système de signes convenus qui note une langue et permet de la relire. Elle rend la parole durable et transportable : un ordre écrit s'obéit à distance et longtemps après avoir été donné.
- Le cunéiforme
- L'écriture faite de signes en forme de coins, imprimés dans l'argile fraîche avec un roseau taillé. C'est le plus ancien système d'écriture connu. Il a servi pendant près de trois mille cinq cents ans.
- L'État
- Une organisation qui dispose de l'autorité sur un territoire, lève des impôts, rend la justice et tient des archives. L'écriture et l'État apparaissent ensemble, et ce n'est pas un hasard : un État sans registres ne peut pas lever d'impôt.
- La cité-État
- Une ville qui se gouverne elle-même, avec son territoire agricole autour, ses lois, ses dieux et son armée. Elle n'obéit à aucune capitale supérieure. C'est la forme politique du monde grec avant les conquêtes.
- L'empire
- Un ensemble de territoires et de peuples différents soumis à une même autorité. Un empire ne demande pas à ses sujets de se ressembler : il leur demande de payer, d'obéir et de fournir des soldats.
| Ensemble | Période retenue | Ce qui le caractérise |
|---|---|---|
| Le Proche-Orient et l'Égypte pharaonique | Du IVe au Ier millénaire avant notre ère | Les premières sociétés à écriture, les premiers États, les premiers grands temples et les premières administrations |
| Le monde grec | Du Ve siècle avant notre ère à 323 avant notre ère | Des cités-États indépendantes, puis les conquêtes d'Alexandre le Grand qui étendent la langue et les formes grecques très loin |
| Les mondes celtes | Du VIIIe siècle au milieu du Ier siècle avant notre ère | Des sociétés d'Europe en relation constante avec le monde méditerranéen, connues surtout par l'archéologie et par ce que les auteurs grecs et romains en disent |
Ce tableau ne prétend pas couvrir l'Antiquité mondiale, et il le dit. Aux mêmes siècles vivent la Chine des premières dynasties, les royaumes de la vallée de l'Indus, les cités d'Afrique de l'Est et les sociétés d'Amérique centrale. Le découpage employé ici a été fabriqué en Europe pour ranger l'histoire de l'Europe et de son voisinage : appliqué au reste du monde, il range mal. Le chapitre sur les cinq périodes explique pourquoi.
Ce que l'écriture change pour l'historien
Ce qu'elle rend accessible
- Les noms : des personnes, des villes, des dieux, des mois.
- Les nombres : quantités livrées, impôts perçus, effectifs d'armées, prix.
- Les dates : un texte daté donne un point fixe auquel rattacher tout le reste.
- Les intentions déclarées : un roi qui fait graver ses actes dit ce qu'il veut qu'on retienne.
- Les lois et les contrats, donc la manière dont une société règle ses conflits.
Ce qu'elle n'apporte pas
- La vérité : un texte dit ce que son auteur voulait faire savoir, ce qui n'est pas la même chose.
- L'équilibre : ceux qui écrivent sont une minorité, et ils écrivent rarement sur les autres.
- La complétude : ce qui a été écrit sur des matières fragiles a disparu, et cette disparition n'est pas au hasard.
- La vie ordinaire : les archives conservent les exceptions, les litiges et les comptes, rarement les journées normales.
- Le point de vue des vaincus, presque jamais conservé par ceux qui l'emportent.

L'argile
Le support qui a tout sauvé
Une tablette d'argile crue est un objet ordinaire et fragile. Passée au feu, volontairement ou lors de l'incendie d'un bâtiment, elle devient de la céramique : quasiment indestructible. C'est ainsi que des dizaines de milliers de textes administratifs mésopotamiens sont parvenus jusqu'à nous.
Le paradoxe mérite d'être regardé. Les archives qui ont survécu sont celles des palais qui ont brûlé. Les documents écrits sur des supports plus nobles et plus fragiles, eux, ont disparu. Ce que nous savons de cette période dépend donc, en partie, des catastrophes qui l'ont frappée.
Le papyrus
Le support qui exige un climat sec
Le papyrus est fabriqué à partir d'une plante des marais du Nil. Il est léger, souple, facile à rouler et à transporter, et c'est ce qui en a fait le support de l'écrit dans tout le monde méditerranéen pendant des siècles.
Il pourrit dès qu'il est humide. Les papyrus conservés viennent presque tous de zones désertiques d'Égypte, où le sable les a gardés secs. Une même lettre écrite en Grèce ou en Gaule au même moment a disparu sans laisser de trace. La carte de ce que nous savons de l'Antiquité épouse donc, en partie, la carte des climats secs.
La pierre
Le support qui ne dit qu'une chose
Graver dans la pierre coûte cher, prend du temps et se voit de loin. On n'y écrit donc jamais un compte de blé : on y écrit des lois, des traités, des listes de vainqueurs, des noms de donateurs et des récits de règne.
Les inscriptions sur pierre sont pour cette raison les textes les mieux conservés et les moins représentatifs. Elles disent ce qu'un pouvoir voulait rendre public et permanent. Les lire sans le savoir revient à écrire l'histoire d'une ville à partir de ses seules plaques commémoratives.
La fin de l'Antiquité, et pourquoi elle est double
Le programme officiel français écrit deux dates pour la fin de l'Antiquité : 395 et 476. La première est celle du partage de l'Empire romain entre une partie d'Orient et une partie d'Occident. La seconde est celle de la déposition du dernier empereur d'Occident.
Aucune des deux n'est un événement que les contemporains ont vécu comme une fin de monde. En 395, l'Empire avait déjà été partagé et rassemblé plusieurs fois ; le partage de cette année-là n'a paru définitif qu'après coup. En 476, un chef installe sa propre autorité en Italie et cesse de nommer un empereur d'Occident, ce qui pour un habitant de Gaule ou d'Espagne ne change rien de perceptible.
Ces deux dates ont surtout un défaut commun : elles ne valent que pour la moitié occidentale. L'Empire d'Orient, lui, continue pendant près de mille ans encore, avec ses empereurs, son administration et sa langue. Dire que l'Antiquité finit en 476 revient donc à dire que l'histoire s'arrête là où l'on cesse de la regarder.
C'est le meilleur exemple de ce que ce livre répète depuis le début. Une borne n'est pas un fait, c'est une décision de rangement. Elle est utile parce qu'elle donne un vocabulaire commun ; elle devient nuisible dès qu'on la prend pour la description d'un basculement réel.
| Date | Le fait | Ce qui ne change pas après |
|---|---|---|
| 395 | Le partage de l'Empire romain entre une partie d'Orient et une partie d'Occident | Les lois, la langue administrative, les routes, les impôts, la monnaie et les villes des deux moitiés |
| 476 | La déposition du dernier empereur d'Occident | L'Empire d'Orient poursuit son existence pendant près de mille ans, avec ses empereurs et son administration |
Trois idées reçues sur l'Antiquité
« L'Antiquité, c'est la Grèce et Rome »
Le programme officiel commence son étude par le Proche-Orient et l'Égypte, plus de deux mille ans avant les cités grecques. Grèce et Rome sont la fin de l'Antiquité méditerranéenne, pas son début, et elles n'en occupent qu'une petite partie de la durée.
« On a des textes, donc on sait »
Ce que l'on a est ce qui a survécu, et ce qui survit dépend du support et du climat. Un papyrus conservé dans le sable d'Égypte et une lettre pourrie dans la terre de Gaule ne mesurent pas deux niveaux d'activité, mais deux niveaux d'humidité.
« L'Empire romain s'est effondré en 476 »
Une moitié a cessé d'avoir un empereur ; l'autre a continué. Les transformations que le mot effondrement recouvre se sont étalées sur plus de deux siècles, et elles ne se sont pas produites au même rythme d'une province à l'autre.