Chapitre 11 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 10. Dater un objet, un texte, un site
Comment une date se fabrique : l'ordre donné par les couches, la mesure donnée par la matière, et la marge qui accompagne toute date.
Deux façons de dater, et elles ne répondent pas à la même question
Dater ne veut pas dire la même chose selon ce qu'on cherche. Établir qu'un objet est plus ancien qu'un autre est une opération ; établir qu'il a trois mille deux cents ans en est une autre. La première donne un ordre, la seconde donne un nombre, et les moyens employés n'ont rien à voir.
La première s'appelle la datation relative. Elle classe des faits les uns par rapport aux autres, sans leur attribuer de date. Elle est ancienne, robuste, et elle repose sur des raisonnements que n'importe qui peut suivre : ce qui recouvre est postérieur à ce qui est recouvert, un texte qui parle d'un fait a été écrit après ce fait.
La seconde s'appelle la datation absolue. Elle attribue un nombre d'années, avec une marge d'incertitude. Elle exige des instruments, un laboratoire et des étalonnages, et elle n'existe que depuis le milieu du vingtième siècle pour les périodes anciennes. Ce chapitre donne les deux, et il insiste sur ce que chacune ne sait pas faire.
Les deux datations, mises en regard
La datation relative
- Elle répond à : qu'est-ce qui vient avant, qu'est-ce qui vient après.
- Elle repose sur la position des choses les unes par rapport aux autres.
- Elle ne demande aucun instrument, seulement une observation rigoureuse et enregistrée.
- Elle s'applique partout, y compris aux périodes où aucune mesure n'est possible.
- Elle ne donne jamais d'année, et elle ne prétend pas en donner.
La datation absolue
- Elle répond à : combien d'années se sont écoulées.
- Elle repose sur une propriété physique de la matière analysée.
- Elle demande un prélèvement, un laboratoire et un étalonnage.
- Elle ne s'applique qu'à certains matériaux et dans certaines plages d'âge.
- Elle donne toujours une valeur ET une marge, et la marge fait partie du résultat.
L'ordre donné par les couches
Un sol se construit par empilement. Ce qui se dépose aujourd'hui recouvre ce qui s'est déposé hier, et ainsi de suite. Un terrain occupé longtemps porte donc une pile de couches, appelées strates, dont l'ordre reproduit celui du temps. C'est le principe le plus simple et le plus puissant de l'archéologie.
L'Institut national de recherches archéologiques préventives en donne l'origine et la définition : « Énoncée dès le XVIIe siècle par le savant danois Nicolas Sténon, la démarche stratigraphique consiste à étudier la superposition des couches géologiques (strates) dans le but de comprendre leur succession et leurs relations. » Le même institut rappelle qu'elle ne s'impose parmi les chercheurs de terrain que cent cinquante ans plus tard.
L'exemple qu'il cite est instructif. Dans les années 1840, en suivant des travaux de terrassement, un chercheur découvre des outils en pierre taillée et déduit leur âge de la profondeur de leur enfouissement. En établissant que ces outils se trouvaient dans les mêmes couches que des ossements d'animaux fossiles, la méthode lui permet, selon les termes de l'institut, de faire reconnaître pour la première fois la « très haute antiquité de l'homme ».
Ce que la stratigraphie apporte n'est donc pas une date, c'est une PREUVE D'ANTÉRIORITÉ. Elle a suffi à établir que des humains vivaient bien avant ce qu'on croyait, un siècle avant qu'aucune méthode ne sache dire combien de temps avant.

Lire une pile de couches
Quatre gestes, dans cet ordre. Le quatrième est celui qu'on oublie, et c'est celui qui évite les conclusions fausses.
- Repérez l'ordre de dépôt
La couche du dessous a été déposée avant celle du dessus. C'est vrai par construction, tant que rien n'a bougé. Ce simple constat donne déjà une chronologie complète de l'occupation d'un lieu. - Repérez ce qui coupe et ce qui est coupé
Une fosse creusée traverse des couches plus anciennes qu'elle. Un mur qui entaille une couche est postérieur à cette couche. Les relations de coupe donnent des antériorités que la simple superposition ne donne pas. - Relevez ce que chaque couche contient
Tessons, ossements, charbons, semences. Le contenu permet ensuite de rattacher la couche à un type de production connu ailleurs, et parfois d'y prélever un échantillon pour une datation absolue. - Cherchez ce qui a pu perturber la pile
Terriers d'animaux, labours, glissements de terrain, fondations postérieures, remblais rapportés d'ailleurs. Un objet récent tombé dans une couche ancienne rajeunit faussement toute la couche si personne ne le remarque.
Une couche peut passer sous une autre sans lui être antérieure : c'est le cas d'un remblai déversé, d'un effondrement ou d'un terrain remanié. Le principe de superposition n'est donc pas une loi automatique, c'est une hypothèse de travail qu'il faut vérifier sur le terrain. C'est aussi pour cela qu'un objet trouvé hors de tout contexte, ramassé en surface ou acheté, perd l'essentiel de son intérêt scientifique : sans sa couche, il n'a plus de date.
La mesure donnée par la matière
Certaines matières contiennent une horloge. Le carbone 14 en est l'exemple le plus connu. Le Laboratoire de mesure du carbone 14, porté conjointement par plusieurs organismes publics français, en publie le principe : cet isotope est produit dans la haute atmosphère par l'interaction des particules cosmiques avec l'azote, puis il entre dans le cycle du vivant.
Le point décisif est ce qui se passe à la mort. Le laboratoire l'écrit ainsi : « Lorsqu'un organisme vivant meurt, il arrête de consommer du carbone 14 et donc la quantité présente dans cet organisme commence à diminuer. » La décroissance suit une loi connue, donc mesurer ce qui reste revient à mesurer le temps écoulé depuis la mort.
La vitesse de cette décroissance est une constante physique, que le même laboratoire donne : « Sa demi-vie, également appelée période radioactive, est de 5 730 ans. » Après cette durée, il reste la moitié du carbone 14 initial ; après deux fois cette durée, le quart, et ainsi de suite. Le laboratoire indique aussi la limite de la méthode : « Après 4 ou 5 périodes de demi-vie, il ne restera plus que très peu de 14C avec une limite de détection pour cette méthode avoisinant les 50 Ka », soit environ cinquante mille ans.
Cette limite dessine le champ exact de la méthode. Elle ne date que ce qui a vécu : bois, charbon, os, graines, textiles d'origine végétale ou animale. Elle ne date ni la pierre, ni le métal, ni la terre cuite. Et elle ne remonte pas au-delà d'environ cinquante mille ans, ce qui exclut l'essentiel de la Préhistoire ancienne.
| Question | Réponse | Ce qu'il faut en retenir |
|---|---|---|
| Que mesure-t-elle exactement ? | Le temps écoulé depuis la mort de l'organisme dont provient l'échantillon | Elle date le bois, pas le meuble : un arbre abattu longtemps avant l'usage donne une date trop ancienne |
| Quelle est la demi-vie du carbone 14 ? | 5 730 ans | Après 5 730 ans il reste la moitié du carbone 14 initial, après environ 11 460 ans le quart |
| Jusqu'où remonte-t-elle ? | Environ 50 000 ans | Le laboratoire nomme deux faits distincts : après quatre ou cinq demi-vies il ne reste que très peu de carbone 14, et la limite de détection de la méthode avoisine 50 000 ans |
| Sur quoi s'applique-t-elle ? | Sur des matières issues du vivant : charbon, bois, os, graines, fibres | La pierre taillée elle-même n'est jamais datée : on date ce qui l'entoure dans la couche |
Deux âges pour une seule mesure
Un résultat de datation par le carbone 14 s'écrit d'abord sous une forme brute : un nombre d'années avant le présent, assorti d'une marge. Le dossier de Lascaux définit cette unité : « avant le présent » compte les années en remontant depuis 1950, le présent y étant, par convention, fixé à la date d'invention de la méthode. Ce nombre n'est pas directement un âge en années de calendrier, parce que la quantité de carbone 14 dans l'atmosphère n'a pas été constante au fil des millénaires. Il faut donc le convertir, à l'aide de courbes établies sur des matériaux dont l'âge est connu par ailleurs.
Le dossier du ministère de la Culture sur la datation des figures de Lascaux donne les deux formes côte à côte, ce qui en fait un exemple lisible. Les mesures faites en 1998 et 2002 par spectrométrie de masse par accélérateur donnent des valeurs brutes de 18 600 années avant le présent, à 190 près, et 18 930, à 230 près. Converties, elles placent l'ensemble entre vingt-trois mille cinq cents et vingt-deux mille ans avant le présent.
L'écart entre les deux formes approche quatre mille ans : selon la façon dont on apparie les valeurs, il va de trois mille à cinq mille ans. Quelqu'un qui prendrait la valeur brute pour un âge de calendrier se tromperait donc de près de quatre millénaires, avec un chiffre parfaitement exact sous les yeux. C'est pourquoi une date de laboratoire ne se recopie jamais sans son étiquette.
La marge, elle, se lit comme une fourchette et non comme une approximation. Écrire 18 600 années avant le présent à 190 près ne veut pas dire que la vraie valeur est 18 600 : cela veut dire qu'elle se situe très probablement dans un intervalle de quelques centaines d'années. Une date sans marge est une date dont on a perdu la moitié de l'information.
Quatre pièges de datation, et leur remède
Dater le matériau au lieu de l'objet
Le carbone 14 date la mort de l'organisme. Un manche fabriqué dans un bois déjà vieux, ou un charbon de cœur d'arbre, donne un âge plus ancien que l'objet. Le remède est de prélever la matière la plus proche possible de l'usage recherché.
Confondre la couche et son contenu
Un objet peut être bien plus ancien que la couche où on le trouve, s'il a été conservé, réemployé ou déplacé. Une pièce de monnaie ancienne dans une fosse récente date la fosse d'après la pièce la plus RÉCENTE qu'elle contient, jamais la plus ancienne.
Prendre une date unique pour un fait établi
Une seule mesure est un résultat, pas une conclusion. Le dossier de Lascaux montre une série de datations révisées pendant plus de soixante ans. Une date confirmée par plusieurs échantillons et plusieurs méthodes n'a pas le même statut qu'une mesure isolée.
Oublier que la méthode a un domaine
Le carbone 14 s'arrête vers cinquante mille ans et ne s'applique qu'au vivant. Les dates plus anciennes du chapitre sur la Préhistoire, comme les traces d'Homo sapiens vers trois cent mille ans, viennent nécessairement d'autres méthodes. Une date sans méthode nommée ne se vérifie pas.
Ce qu'une date vaut, et comment l'écrire
Une date historique est un résultat, obtenu par un moyen, avec une marge. Écrite complètement, elle porte les trois : la valeur, la méthode, l'incertitude. C'est ce que font les publications scientifiques, et c'est ce qui permet à un lecteur de savoir ce qu'il tient.
Les manuels et les frises réduisent presque toujours cette information à la seule valeur, parce qu'un tableau à trois colonnes est plus lourd qu'un nombre. Le prix de cette simplification est réel : toutes les dates finissent par avoir l'air d'avoir la même solidité, alors qu'entre une date de traité signé et une date de site préhistorique il y a plusieurs ordres de grandeur d'incertitude.
La règle que ce livre applique est modeste et vérifiable. Quand la source donne un intervalle, l'intervalle est écrit. Quand elle donne un « vers », le « vers » est conservé. Quand elle donne un siècle et non une année, c'est un siècle qui est écrit. Une date qu'on ne peut pas donner avec sa précision d'origine est une date qu'on ne donne pas.
Un dernier point, qui est aussi le plus encourageant. Les méthodes de datation absolue ont moins d'un siècle, et elles continuent de se perfectionner. Le ministère de la Culture décrit l'installation française qui sert la recherche patrimoniale, un spectromètre de masse par accélérateur mis en service en 2004, capable d'analyser plus de quatre mille cinq cents échantillons par an. Les dates de ce livre sont donc l'état d'un savoir à une date, et cette date est écrite au colophon du volume.