Chapitre 10 sur 16 · Les grandes périodes de l'histoire
Chapitre 9. Les sources de l'historien
Comment on sait ce qu'on sait : les trois familles de traces, la façon de les interroger, et ce que leur silence signifie.
Toute affirmation vient de quelque part
Aucune phrase sur le passé ne se tient toute seule. Derrière chacune, il y a un objet, un texte, une couche de terre ou une mesure, et souvent plusieurs à la fois. C'est cet appui que l'on appelle une source. Une affirmation historique sans source n'est pas une affirmation faible : c'est une affirmation d'un autre genre, qui relève du récit inventé.
Le programme officiel d'histoire publié en 2026 en fait le cœur de ce qu'un élève doit acquérir, et la formulation est précise : « l'élève a acquis les bases du savoir historique : différencier les récits fictionnels des récits historiques, questionner les traces du passé et les contextualiser en apprenant à interroger la fiabilité des sources (notamment numériques). » Trois gestes, et aucun ne consiste à retenir des dates.
Ce chapitre donne ces trois gestes. Il présente d'abord les trois familles de traces sur lesquelles repose tout ce que ce livre a affirmé jusqu'ici. Il donne ensuite la suite de questions qui permet d'interroger n'importe laquelle d'entre elles. Il finit par le point le plus difficile et le plus utile : ce que le silence d'une source veut dire.
Le vocabulaire de la source
Cinq distinctions, et ce sont elles qui séparent une lecture attentive d'une lecture naïve.
- Une source
- Tout ce qui reste du passé et qui permet d'en savoir quelque chose : un objet, un texte, un bâtiment, un ossement, une couche de terre, une image, un enregistrement.
- Une source de première main
- Une source produite au moment des faits, ou par quelqu'un qui y a participé. Une lettre écrite le jour d'une bataille, un contrat signé, un outil abandonné sur place.
- Une source de seconde main
- Un travail qui parle des sources sans en être une : un manuel, un article, une notice de musée. Elle est utile, elle n'est pas une preuve, et elle doit toujours indiquer sur quoi elle s'appuie.
- Une trace
- Ce qui subsiste sans avoir été laissé exprès : des déchets, des empreintes, des restes de repas, des traces d'usure sur un outil. Une trace n'a pas d'intention, ce qui la rend difficile à lire et difficile à truquer.
- Un témoignage
- Un récit fait par quelqu'un qui affirme avoir vu. Il apporte ce qu'aucun objet ne donne, et il apporte en même temps le point de vue, la mémoire et l'intérêt de celui qui parle.
| Famille | Ce qu'elle établit bien | Ce qu'elle ne peut pas établir |
|---|---|---|
| Les objets | Les techniques employées, les matières disponibles, les échanges à distance, les gestes de fabrication et d'usure | Les intentions, les noms, les mots prononcés, les croyances au-delà de ce que la forme suggère |
| Les textes | Les noms, les dates, les nombres, les lois, les décisions, ce que les auteurs voulaient faire savoir | Ce que personne n'a écrit : la vie de ceux qui n'écrivaient pas, et tout ce qui allait de soi |
| Les fouilles | L'ordre des occupations d'un lieu, l'organisation de l'espace, l'alimentation, la santé, la mortalité | Le détail des événements, qui ne laisse presque jamais de trace matérielle reconnaissable |

Aucune famille ne suffit, et c'est le point
Chaque ligne du tableau précédent porte une colonne d'impuissance, et ces impuissances ne se recouvrent pas. C'est exactement pour cela que le travail consiste à croiser. Un texte qui affirme qu'une ville a été détruite se vérifie par une couche d'incendie dans le sol. Une couche d'incendie sans texte ne dit pas qui a mis le feu ni pourquoi.
Le croisement a une règle simple, qui vaut aussi hors de l'histoire : deux sources ne se confirment que si elles sont INDÉPENDANTES. Trois chroniques qui se recopient les unes les autres ne valent pas trois témoignages, elles valent un seul, répété. La question à poser devant deux sources concordantes est donc toujours la même : l'une des deux a-t-elle pu lire l'autre.
Ce test suffit à écarter une grande partie des erreurs, y compris aujourd'hui. Une information reprise par vingt sites qui se citent mutuellement n'a pas été vérifiée vingt fois : elle a été recopiée dix-neuf fois. Le programme officiel demande d'ailleurs d'interroger la fiabilité des sources « notamment numériques », et c'est très exactement ce mécanisme qu'il vise.
Interroger une source, en cinq questions
Cet ordre vaut pour un manuscrit médiéval comme pour une image trouvée en ligne. Les trois premières questions portent sur le document lui-même, les deux dernières sur ce qu'il dit.
- Qui l'a produite, et quand
Un auteur, une date, un lieu. Si l'un des trois manque, il faut le dire au lieu de le supposer. Une source anonyme et non datée n'est pas sans valeur, mais tout ce qu'on en tire porte cette incertitude. - Pour qui, et pour quoi faire
Un compte de récolte, une inscription officielle, une lettre privée et une chronique de règne n'ont pas le même destinataire ni le même but. Le but oriente le contenu, toujours, même quand l'auteur est sincère. - Par quel chemin elle nous est parvenue
L'original a-t-il été conservé, ou seulement une copie faite plus tard ? Une copie peut corriger, abréger ou ajouter. Le manuscrit de la prise de Constantinople cité plus haut est ainsi un recueil copié, et non le texte original de son informateur. - Ce qu'elle affirme, et ce qu'elle laisse entendre
Séparez les faits énoncés des jugements portés. « La ville fut prise le 28 mai » est un fait vérifiable ; « la ville fut prise par la ruse de l'ennemi » ajoute une appréciation qui n'est pas du même ordre. - Ce qu'une autre source indépendante en dit
C'est la seule question qui peut confirmer. Cherchez une source qui n'ait pas pu être copiée sur la première. Si vous n'en trouvez pas, l'information reste une information à source unique, et cela se dit.
Les deux critiques, et il faut les deux
La critique du document lui-même
- Le support : quelle matière, quel état, quelle usure.
- L'écriture ou la fabrication : correspondent-elles à l'époque annoncée.
- L'origine : d'où l'objet vient-il, par quelles mains est-il passé.
- La forme : s'agit-il d'un original, d'une copie, d'une traduction, d'une reconstitution.
- La cohérence matérielle : un document daté ne peut pas mentionner un fait postérieur.
La critique de ce qu'il dit
- L'auteur : sa position, son intérêt, ce qu'il pouvait savoir de première main.
- Le destinataire : à qui il s'adresse, et donc ce qu'il peut se permettre d'écrire.
- La cohérence interne : le texte se contredit-il, hésite-t-il, se corrige-t-il.
- La distance : l'auteur a-t-il vu, ou rapporte-t-il ce qu'on lui a dit.
- Le silence : ce que le document aurait dû mentionner et ne mentionne pas.
Cas 1
Deux dates justes pour un même épisode
Le recueil de textes historiques conservé par la Bibliothèque nationale de France annonce la prise de Constantinople « le 28e jour de may l'an mil cccc cinquante et trois ». La notice scientifique établie par la bibliothèque écrit, elle, que la capitale succombe le 29 mai 1453.
L'écart ne rend faux ni le document ni la notice. La même notice écrit que l'assaut principal fut donné « les 28 et 29 mai 1453 » : le récit date le déclenchement, la notice date la chute. Devant deux dates qui ne concordent pas, la première question n'est donc pas laquelle est fausse, c'est ce que chacune prétend dater. Beaucoup de contradictions apparentes se dissolvent à cette seule question.
Cas 2
Une image fidèle et inventée à la fois
Le même manuscrit porte une grande vue du siège. La notice de la bibliothèque relève qu'elle n'a ni projection ni perspective cohérentes, que la taille des bâtiments y dépend de leur importance symbolique, et qu'elle ne porte pas d'échelle « mais de nombreuses indications de distances dans les légendes ».
Elle observe pourtant que certains détails ne pouvaient être connus que sur place, et que cet artiste devait disposer d'informations de première main. Une même image peut donc être une source excellente sur un point et une invention sur un autre. Il n'existe pas de document globalement fiable : il existe des points vérifiés, un par un.
Cas 3
Une date reprise pendant plus de quatre-vingts ans
Le dossier scientifique publié par le ministère de la Culture sur la datation des figures de Lascaux ne donne pas un chiffre unique : il donne la suite des propositions faites depuis 1940, des rapprochements de style aux mesures par carbone 14, puis à la mesure par accélérateur.
Le dossier commente lui-même cette suite : « Ces ajustements successifs montrent les difficultés rencontrées pour établir un diagnostic précis, suffisamment argumenté. » Puis il la prolonge : un programme de datation mené entre 2018 et 2021 rajeunit encore l'ensemble, « de 1000 à 1500 ans » selon ses propres termes.
Ce dossier porte d'ailleurs sa propre trace du temps : une section de questions rapides, en bas de la même page, donne toujours l'âge établi à la fin des années 1990, que la section la plus récente vient de corriger. Ce n'est pas une faute grave, c'est ce qui arrive à tout document vivant. Un lecteur attentif compare donc les sections d'une même page avant de recopier un chiffre.
Le silence des sources, et il faut le lire
L'erreur la plus coûteuse ne consiste pas à mal lire un document : elle consiste à conclure de l'absence de document à l'absence de fait. Les deux ne se ressemblent que pour qui ne regarde pas d'où viennent les sources.
Trois causes principales produisent du silence, et aucune ne concerne ce qui s'est passé. La première est le support : le papyrus pourrit hors des climats secs, le bois disparaît, le fer rouille, alors que l'argile cuite et la pierre traversent les millénaires. Les régions humides paraissent vides parce que rien n'y résiste, pas parce qu'on n'y vivait pas.
La deuxième est le tri : ce qui a été conservé l'a été par des gens qui avaient des raisons de le conserver. Les archives d'un pouvoir gardent ce qui sert ce pouvoir. Les documents des vaincus, des pauvres et de ceux qui n'écrivaient pas ont disparu en proportion bien plus grande.
La troisième est la fouille : on ne trouve que là où l'on cherche. Une région abondamment fouillée paraît riche en vestiges, une région peu fouillée paraît pauvre, et cette différence mesure l'activité des archéologues plutôt que celle des habitants. Devant un blanc, la question juste reste toujours celle du chapitre sur la frise : pourquoi n'y a-t-il rien d'écrit ici.
Un savoir qui se corrige, et c'est un signe de santé
Le programme officiel de 2026 énonce, à propos de la façon dont un sujet doit être étudié, une phrase qui résume tout ce chapitre : elle permet « de comprendre que les savoirs sont constamment nourris et modifiés par de nouvelles découvertes scientifiques et des lectures renouvelées ».
Deux moteurs sont nommés, et ils sont différents. Le premier est la découverte : un site fouillé, un document retrouvé, une méthode de mesure plus fine déplacent une date ou ajoutent un fait. Le second est la relecture : les mêmes documents, relus avec d'autres questions, livrent ce que personne n'y cherchait. Les archives d'un tribunal ont d'abord servi à écrire l'histoire du droit, avant de servir à écrire celle des gens ordinaires.
Une conséquence pratique en découle pour la lecture de n'importe quel livre d'histoire, y compris celui-ci. Un manuel donne l'état d'un savoir à une date. Cette date doit être écrite, et les documents sur lesquels il s'appuie doivent être identifiables, pour qu'un lecteur puisse aller voir si quelque chose a changé depuis.
C'est la raison pour laquelle chaque volume de cette maison porte une date de vérification et un chapitre de sources où chaque document est donné avec son adresse et la date à laquelle il a été consulté. Ce n'est pas une formalité d'édition : c'est la seule façon de rendre vérifiable ce qui a été écrit.